Les invités de Lettres Capitales : Virginie Megglé
L'immatérielle ... (Je tu il(s) elle(s) un singulier pluriel)
Je suis une comète qui ne sait qu'elle en est une ni ce que cela veut dire... je suis une comète qui ne sait où elle va ni ce qui l’inspire Une comète qui s'imagine filante comme l’étoile qu'elle se sent devenir ... Je suis l'eau je suis le feu je suis la déliquescence L'absence qui foudroie la fébrile insécure Je suis le vent qui s'agace qui cingle qui s’emporte et celle qui le retient Je suis la résistance qui n’en peut plus d’exister sinon pour s’opposer La trame dont je suis faite semble d’acier mais mon marbre se fissure Je suis le geyser sans direction, la fontaine aux milles ablutions, l'avancée en quête de butée le mouvement dans lequel je disparais la fuite rebelle à l'existence l'a-matière qui prend forme peut-être Ou s’évapore Je suis la sans terre Avide de fermeté La violence qui s'ignore Le verbe être sans sujet La masse dérisoire l'esquive qui ne se supporte pas objet Je suis l’écoulement du temps, la faune incantatoire Je suis le vent Monsieur le vent, Le vent sauvage de Novembre, ou bien L'ambre, le musc, le benjoin et l'encens, Qui chantent les transports de l'esprit et des sens Mes pieds sont le sable dans lequel ils se glissent oubliant ce qu'ils sont ou ne l'ayant jamais su Je suis la trace l’envol le mouvement le confort dans l'inconfort l'équilibre dans l'instabilité la bourrasque le geyser l'ébullition la vague l'eau sans contenance le passage qui se laisse traverser l'amour qui saigne quand on l'ignore Le chant du cygne qui se meurt La pierre qui s'émeut la chaleur qui se glace le visage sombre d’en face L'horizon qui me délasse Je suis sans nom sans visage je suis la fuite du temps la régression l'absence de passion L'olivier aux rameaux argentés et son feuillage frémissant sous le soleil d'été Le crépitement du feu dans la cheminée Ses braises qui rougeoient La cendre qui palpite et l’odeur de fumée dont le parquet, les murs, les vêtements, les couvertures sont empreints au petit matin Depuis que j’ai trois ans je ne les ai pas quittés
Je suis le jour qui disparait et hier, la panne d'électricité l'émeute, le froid, la panique dans foule, le cadavre retrouvé L’ombre des voitures courant sur le plafond à la lueur des réverbères Les talons de la fugitive martelant le trottoir mouillé Je suis la voix de Barbara Hendrix sur France Culture Et sa mère qui l'a enfantée La rage qui se terre quand la raison exaspère Je suis la plaine qui s’essouffle le désert qui surgit Je suis les mauvais sentiments, la sécheresse, la rancune, le venin, le saccage quand ils se pointent, l'inquiétude qu'ils réveillent, le désastre qu'ils produisent Je suis la boule de Noël qui résiste au froid dans une rue déserte un matin de janvier, mais jamais le froid quand il persiste...
Je suis la mort qui menace, la maladie qui nous surprend, la douleur en rupture avec le plaisir L'accroc dans le drap de lin, la moire du satin, la brûlure du fer à repasser sur ta main.
Je suis le chien, je suis le chanvre, je suis le chancre qui me ronge, l'ablation de ton rein, l'opération de tes seins, le désespoir que rien ni personne ne retient Je suis la faille qui s’annonce, le tremblement dissimulé, le bonheur que l’on sape La blessure que je t'inflige quand elle m'échappe La vivacité de l'enfant qui transcende la tristesse, son regard captant la caméra et la caméra quand elle le filme...
Je suis la faim quand elle s'abat La peur, l’effroi, la révolte qu'elle sème, la colère contre moi Et le chagrin quand à travers un autre elle t'atteint
Je suis l'averse ce matin Je suis ton corps dans la nuit engourdi Le tombé de ton pull sur la chute de tes reins. Je suis la pellicule de ton film quand tu m'impressionnes je suis le vide qui se remplit de rage de colère de poésie Je suis le point de nobody je suis je suis ... je suis je suis je suis je ne suis plus je ne suis rien.... -- -- -- -- -- Et pourtant … Je suis l'incompréhension quand elle menace Le drame qui t'efface Le désarroi qui te saisit La douleur qu'il a subie Je suis la honte que l'on méprise la stérilité qui paralyse et l’effroi de celles et ceux que leurs pairs ont trahis Je suis l’illusion que l’on devine Le mystère qui cesse de l’être Et l’enfant qui se crée au rythme des comptines
Je suis les mots qui enferment la douleur sous le choc qu’ils assènent, l’emprisonnement auquel condamne l’invective, les frissons d’horreur qui s’en suivent …
La lecture me rend chair, la parole me libère
Je suis la naïveté dont on me gratifie, son inaltérable éveil à la rencontre du jour… J’aime l’ardeur qu’elle procure, sa façon de se soustraire à toute forme de discours
Je suis la bulle autistique, l’amour des premiers pas, l’enthousiasme qui les suscite et l’émerveillement qu’ils autorisent…
Je suis la tranquillité profonde des eaux dormantes un instant perturbée. L’acte qui me détruit, le discours qui t’oublie, l’imprononçable qui s’écrit.
Je suis l’évidence qui se demande ce qu’elle donne à voir la répétition qui sait qu’elle échappe à la redite l’indicible qui persévère à ne plus l’être Je suis les mots que l’on retient, l’inquiétude qu’ils manifestent, leur invention doutant de l’être
Je suis le passé qui impose ses reproches au présent, et bientôt la connexion qui brûle de ne pas s’être faite. Je suis l’oubli dans l’intensité de l’instant et l’angoisse qui désespère sans futur ni passé ni présent,
C’est dans l’après coup que l’on nomme pudeur l’impossibilité à parler de soi.
N’oublie pas ...
N'oublie pas de te souvenir que tu es fragile que tu te froisses aussi facilement que tu te déplies N'oublie pas que tes os se cassent comme un rien qu'ils ne sont pas N'oublie pas de te souvenir que si l'éternité t'habite tu ne l'incarnes pas éternellement N'oublie pas de ne pas glisser au fond de l'abime ni de te lever en pleine nuit pour sauver une âme en péril N'oublie pas de te reposer et d'accueillir la main secourable N'oublie pas que la fontaine s'épuise lorsqu'elle ne se ressource pas
N'oublie pas de respirer hors de l'eau
N'oublie pas de te souvenir quand tu saignes ni n'attends de saigner pour considérer ta douleur ou que ton cœur se brise pour commencer à l'écouter
N'oublie pas que les cris muets que tu pousses en plein jour ne s'entendent pas, parce que ... c'est comme ça
N'oublie pas de dire et de taire aussi
N'oublie pas que déjà tu naquis et que c'est peut-être l'unique fois N'oublie pas les marées avant qu'elles ne t'emportent et que le sirocco ne t'apprendra pas à voler.
N'oublie pas de te souvenir que tu as été aimé N'oublie pas d'oublier tout ce dont tu as douloureusement manqué N'oublie pas de ne pas oublier que les lendemains chantent Parfois N'oublie pas ton droit de lâcher un soupir N'oublie pas de te souvenir que tu as un corps même lorsqu'il s'effondre N'oublie pas la nuit pour rêver et le jour pour jouer ni les heures à rêver et les nuits à jouir N'oublie pas le plaisir Ni les larmes ni le sourire
le parfum du jasmin le charme de l'églantine le thym, la lavande, le romarin
N'oublie pas de te souvenir que la bise est cinglante, et qu'il suffit d'un rien pour que parfois tu te brises
N'oublie pas de te soutenir de tous tes rêves tes plus beaux souvenirs
N'oublie pas de marcher pieds nus sur le sable chaud, de courir dans l'eau, ni la caresse du soleil en hiver sur ta nuque et le long de ton dos
N'oublie pas les pleurs qui t'allègent quand tu te sens fondre comme neige Ni la goutte de sang qui a perlé sur le carrare du visage de l'enfant N'oublie pas la hantise qui a foudroyé le cristal de tes nuits.
Virginie Megglé est psychanalyste et écrivain, auteure notamment de Étonnante fragilité, parue chez Eyrolles en octobre 2019, Le harcèlement émotionnel, aimer sans s’étouffer, chez le même éditeur en mars 2020, et précédemment chez Odile Jacob Le Bonheur d’être responsable Vivre sans culpabiliser.