Quelqu’un serre mon cœur dans son poing. mais quiJe cherche un nouveau départmais en vain.J’ai tiré sur tous les fils.Le réconfort de l’utérus dans lequel je bouge encore aujourd’huila compréhension de toutes les partsj’ai été la victimej’ai été l’agresseurj’ai été le couteauj’ai été projeté d’une chaisej’ai perdu la vue pendant quelques instants.Où est la place ?La terre grasse où poussent bien les tomatesoù j’ai enterré les animaux de mon enfanceoù j’ai saignéj’ai tout reçu sur un plateausauf la dernière d’entre ellesl’espoir.J’ai été vivantej’ai été parmi les gensseulej’ai fait peau à peau avec la ville.La controverse ? Plutôt l’ennui.Misérable poésie confessionnelle que tu es !Un jour, j’ai fait un tour en voiture avec une fille qui avait vécu la guerre.Comme tous ceux qui l’ont vécue,elle n’en parlait pas beaucoup.Moi, en revanche, je ne cessais de raconter à quel point cela m’avait marquée dans mon enfance,quand j’avais entendu les bombes de sa guerre à la frontière de mon pays.Mon Dieu, je n’arrêtais pas de parler.Je revis souvent ce moment dans la voiture.Je vais devoir vivre avec ce sentiment toute ma vie.Ma fille me dit : « Pourquoi tu ne te fais pas les ongles ?Pourquoi tu ne te teins pas les cheveux ?Pourquoi tu ne mets pas de parfum ?Quand tu me laisseras te maquiller ?Quand tu achèteras du maquillage ?Ma fille dit : « Maman, c’est quoi le rouge à lèvres ?Maman, quand vas-tu vieillir ?Maman, quand tout le monde autour de nous va vieillir ?Maman, quand tu seras vieille, je m’occuperai de toi,puis quand je serai vieille, tu t’occuperas de moiet ainsi de suite !Une dépression fonctionnelle qui fait sortir le corps de la normeet le place en dehors du cercle.Un retrait de l’existence.Le spectre de toutes les projections de l’enfance,le spectre de la vie heureuse qui attend les enfants sages.On passe en taxi devant l’universitédevant un centre médicaldevant une galerie sur laquelle il m’a semblé lire « méthamphétamine ».Billie Jean is not my lover à la radiocar que signifie encore ce motamour.Je te mets au défi d’écrire un essai de 10 000 caractèresdans lequel tu utiliseras les mots suivants :émotion, âme sœur, papillons dans le ventre, sentiment, cœur.Des étrangers dans des immeubles qui touchent le cieldes étrangers dans les busdes étrangers sur les trottoirset des étrangers dans nos maisonsLe petit désagrément de ne pas être le centre du monde.Inamicale envers les gens,une constante d'Avogadro, mignonne mais piquante,je vomis des diminutifs à toute heure.Un nombre fixe de particulesque personne ne peut embrasser.Une eczéma dyshidrotique, un battement de cœur supplémentaireles désastres ne t’ont pas touchéela chaleur t’enveloppe pour te dire adieu,une amie morte vit encore sur le réseauune étoile qui a explosé dans une autre galaxie.Traumatismes inconnusspectacle pour les générations de consciences.Je suis une femme et j’ai peur.J’ai une mauvaise pensée que j’ai reçue à la naissance.Je la transmets.Une zone contrôlée.N’entrez pas quand le voyant rouge est allumé.N’entrez pas sans y être invités.Ne vous arrêtez pas devant la porte.Danger de rayonnements ionisants.Danger de réveil à la réalité.Danger de tristesse.Danger de parents que personne n’a aimés.Danger d’enfants que tout le monde a trop aimés.À l’extérieur du corpsquelqu’unserremon cœur dans son poing.mais qui
ChaussuresDans les films, les enfants s'endorment toujours très vite le soir,puis les adultes reprennent le cours de leur vie.Dans les films, il n'y a pas d'heure fatidique.Dans mon enfance communiste,je n'ose pas pleurer.Je suis assise sur le pot.La lumière s'est éteinte.Je sens sa main qui tient la mienne.Nous allons poursuivre notre soirée dans l'obscurité.Dans les films, les enfants n’accompagnent pas les adultes acheter des chaussuresdans des endroits qui s’appellent « Chaussures ».Ou peut-être qu’ils le font.Dans ma tête, j’entre maintenant dans le magasin.Il y a si peu de chaussures.Pendant longtemps, j’ai cru que c’était l’odeur du cuir.En fait, c’est celle de la colle.Ce souvenir sent la colle.Toutes les chaussures sont noires, grises ou marron.Un an plus tard, main dans la main,nous entrons toutes les deux dans la consigne Lianade la Grande Rue.Au milieu du magasin, un mur recouvert de haut en basde chaussures à talons vernies.Elles ont toutes les couleurs du mondeet il m’est impossible de ne pas pleurer à ce souvenircomme nous avons pleuré toutes les deux à l’époquecar je te jureque je n’avais jamais rien vu d’aussi beau.Un mur de chaussures multicolores.Ma main est collée pour toujoursà celle de ma mère.Une réponse venue de cette châtaignelancée dans l’universappelé la vie.
Leur royaume ne fait que commencerJ’ai le pouvoir surnaturel d’apporter le sommeil.Pas à moi, mais aux autres.Je désamorce une bombe.J’apaise un chien.J’endors un enfant.J’ai la lenteur d’un animal de proie rassasié.Quelques bonnes années.Quelques mauvaises années.Et quelques mois de folie.La vie.Ma fille me parle dans son sommeil :« Un robot sort d’un bento.Il se développe avec un os sur la peau de la nuit. »Aujourd’hui, les dents du ciel mâchent les sommets des montagnes.Il nous faut du fuelpour l’explosion qui s’annonce.Il nous faut de la patience.Il nous faut du sang.Et un peu de Diazépam.Construire une forteresseavec un secret pas très bien cachéavec un maigre détail de la vie de familleune pousse, une petite motte de terredes armes, des ballons, des pièces de Legodes aimants multicoloresdes écorces de pommeet quelque chose de la plante qui se meurt dans notre salon.Internet ne nous a pas apporté de solutions.ChatGPT a versé des larmes de sang.Il ne reste plus que quelques feuillesqui s’imaginent que leur royaume ne fait que commencer.Sur le pot, est dessinée une femme en blanc qui fait du yoga.Chez la fleuriste, j’ai demandé un pot et la vendeuse a fait la grimace.Elle a senti que j’étais une petite râleuse.Elle m’a répondu qu’ici, on ne disait pas « pot ».Elle a pouffé.J’ai pouffé moi aussi.C’était en pleine pandémie.J’ai mis un masque et j’ai su que cela l’énervait encore plus.J’avais dans le ventre un enfant qui me parlait avec obstination.C’est comme ça qu’on fait, mon enfant.Sauf que ce n’est pas comme ça qu’on fait.Sauf que je n’ai aucune idée de comment on fait.Si tu sais comment les appeler,les morts peuvent t’offrir la validation dans ton sommeil.Éternellement insatisfaite.Passée sous un portail Torii.J’ai acheté un pot de fleurs.J’allais le remplir de larmeset de la merveilleuse terre des ancêtresdans laquelle il ne m’est pas permisde laisser mes os.
SorcièreUne femme photographiée avec la forêt en arrière-planun poisson vivant-mort dans la rivièredes voix fluettes provenant de la salle de bainse superposant à des voix gravesle bruit de l'eau qui se déverse de la baignoire.Non ! Oui !Des rires.Une femme dotée de pouvoirs surnaturels.Une sorcière.Femme seule.Mère.Il ne reste plus rien au-delà de cela.Une chronique de la décomposition.Du basilic enchanté accroché au-dessus de la porte.Celui qui entre dans cette pièce y restepour toujours.Vue à travers des ailes de papillon,la journée semble encore pouvoir apporterla paixla terreur.La femme photographiée dans la forêtle ventre plein d’enfantsau visage de travertinau visage de la mèreau visage de la grand-mèreau visage de l’arrière-grand-mère sur la seule photoau visage de l’arrière-arrière-grand-mère dont on ne se souvient presque plus du nomau visage de l’arrière-arrière-arrière-grand-mère dont il ne reste plus que le nomde familleavec le visage d’une femme dont personne ne sait plus rienavec le visage d’une femme que quelqu’un a aiméeet qui est désormais elle aussi oubliéesous les pattes bleues des éléphantssous les pas des tigres aux dents de sabre.
Un naufrageLa semaine dernière,ma fille a voulu s’assurerque la vie ne s’arrête jamais.Elle fait ça de temps en temps,elle me demande si nous sommes là pourt o u j o u r s,comme si elle connaissait la véritéquelque part, dans son corpspetitmais elle me met quand même à l’épreuve,pour voir si je vais lui mentir.Et je lui mens.Trois voyages autour du Soleilet je n’ai toujours pas prononcé le mot « mort ».Dans les histoires que nous racontons,personne ne meurt.Le loup qui a mangé le Petit Chaperon rougeest envoyé au zoo.La mère de Cendrillon est partie en voyagedans un autre pays.Quand ma fille aura 100 ans,elle veut savoir,quel âge aura maman ?137, ma chérie. J’aurai 137 ans.Ouais ! Et tu t’occuperas encore de moi ?Et je m’occuperai encore de toi !Je veux que tu dormes avec moi à ce moment-là !Mais la vérité jaillit parfoisdes esprits tortueux des enfantsde leurs jeuxde leurs rêvesde leur peau troublante.La mer agitée me parle à travers les vagues,dit ma fille.Les vagues ont des sons.Les sons forment des mots.Maman, j’ai appris qu’un bateau a coulé aujourd’hui.Oh là là.J’entends les requins grincer des dents.Tu les entends, maman ?Oui, je les entends.
(Titre original du recueil : « Cineva strânge în pumn inima mea. cine », Editura Cartier, 2026)