Écrire - être écrivain : Deux textes de Joëlle Petillot
Écrire
Écrire me modifie. Les mots sortent d'un puits que j'ignore au dedans. On trace des contours, c'est presqu'une œuvre peinte. Ils dessinent un inconnu connu, un soi qui s'étale. Il y a de la complaisance à se grandir ainsi. Écrire est œuvre d'approximations. On raye, rature, ratifie, c'est selon. On sculpte et dégage les scories, on déteste, on y revient, on s'aime et on se hait d'avoir ce besoin-là, cette morsure qui carillonne, ce petit serpent sous la peau. Parfois, tout part à l'eau de la mémoire, se brouille ; pas grave, "je" n'a jamais rien voulu dire, c'est même le masque le plus répandu.La brève éternité
La poésie convoque la beauté des choses, ploie le temps au regard. Elle a ce pouvoir de figer tout en parlant de mobilité. J’écris un vol d’oiseaux passés. En l’écrivant, je l’aiguille au papier comme un papillon le subit d’un collectionneur. Sauf que mes oiseaux vivront à jamais. Elle est un grand cri noir qui git en nous depuis le début. Dans ces ténèbres–là il y a fort à défaire. Je m’ensommeille vissée au sol, amputée de voyages pour mieux demeurer. Mais si je me fais gisante, qu’aura valu ce règne ? Il faut donner à en tomber de vertige. Toute cette peau que je t’offre, comment entrer dedans sans les affres des choses tues, sans l’absence et sa déchirure ? À retourner les chemins comme des gants pour ne plus marcher où on voulait, il y a comme une symphonie d’attente. Je ne veux surtout pas m’appartenir, car comment écouter, après ? L’enfant en moi, ce résultat et lui seulement, ce puits de ressemblance né de deux histoires croisées, ce reflet appétant, ne restera qu’une ombre portée qui bougera à peine. Je devrai la lâcher en long désapprentissage. De la première seconde de vie à l’ultime, on ne fait que se quitter. La poésie grandit de cette distorsion. Naître, c’est déjà leurrer le monde. Joëlle Petillot